
Dans l’Est de la République Démocratique du Congo, une ville isolée, privée de son aéroport et coupée de son système bancaire, refuse de plier. Goma, capitale économique du Nord-Kivu, vit sous un régime d’exception imposé par Kinshasa. Officiellement pour des raisons de sécurité. Officieusement, pour punir une cité jugée trop autonome, trop rebelle. Mais Goma ne s’est pas effondrée. Elle s’est réinventée.
L’aéroport fermé, la frontière ouverte
Depuis neuf mois, les vols commerciaux sont suspendus, les banques ont fermé, et l’accès à la ville ne se fait plus que par le Rwanda, via la frontière de Gisenyi, désormais ouverte jusqu’à minuit et l’Ouganda via les postes frontaliers de Bunagana et Ishasa recouvertes en juillet dernier.
À Goma, tous les matins, les voyageurs empruntent des voitures taxis pour gagner Butembo en traversant la ligne de front de Lubero. Ce verrouillage, présenté comme une mesure de sécurité, ressemble à une asphyxie économique programmée par Kinshasa.
Pourtant, contre toute attente, Goma a transformé cette contrainte en moteur d’innovation.
Une économie parallèle, mais fonctionnelle
Des circuits financiers alternatifs ont émergé : transferts mobiles, coopératives d’épargne, partenariats transfrontaliers avec des opérateurs africains et occidentaux. Les marchés fonctionnent, les hôtels accueillent des voyageurs d’affaires, les entrepreneurs innovent. Ce qui devait être une mise à genoux est devenu un laboratoire de résilience économique.
Ce modèle de survie décentralisée n’est pas un bricolage. Il fonctionne. Il permet aux entreprises locales de commercer, d’importer, de payer leurs fournisseurs. Il alimente les échanges, soutient la vie quotidienne et démontre une capacité d’adaptation exceptionnelle.
L’AFC/M23 se dote d’une Banque Centrale dénommée AREFA

Dans le cadre de la stabilisation macroéconomique des territoires placés sous l’autorité administrative de l’Alliance Fleuve Congo (AFC/M23), et conformément aux prérogatives lui dévolues en matière de régulation monétaire, financière et bancaire, il est institué par l’Autorité de Régulation du Secteur Économique, Financier et des Assurances (AREFA), un taux directeur et un taux de change officiel de référence destinés à encadrer les transactions économiques, financières et commerciales dans les « Zones libérées ».
Ces mesures visent à Stabiliser le pouvoir d’achat des populations ; Réduire la volatilité des marchés de change ; Harmoniser les taux pratiqués par les institutions financières agréées ; Faciliter la reprise des activités bancaires, microfinancières et commerciales et Préparer le retour progressif à un système monétaire intégré et transparent.
L’AREFA affirme sa détermination à instaurer un cadre financier stable, transparent et favorable à la relance économique des territoires libérés. Ces taux constituent les instruments de pilotage monétaire permettant de restaurer la confiance, encourager l’investissement et assurer la souveraineté économique sous l’autorité de l’AFC/M23, estime Cédric Fiema Punduyange, Directeur Général de l’AREFA.
Sous contrôle congolais, mais autrement
Sous le contrôle du mouvement AFC/M23, souvent caricaturé comme inféodé au Rwanda, Goma affiche un visage étonnamment stable. Les routes sont entretenues, la fiscalité locale mieux gérée, la sécurité urbaine assurée par des forces totalement congolaises revenues d’une formation idéologique à Rumangabo et Tchanzu. La ville est propre, calme, disciplinée.
Comparée à certaines capitales provinciales restées sous la tutelle du gouvernement de Kinshasa, Goma fait figure d’exception. « Ce n’est ni une utopie ni une sécession : c’est une réponse pragmatique à l’abandon étatique », souligne l’opérateur économique Bahati.
L’Afrique des villes

Dans un monde où les États se fragilisent et où les villes s’affirment, Goma incarne une mutation silencieuse : celle d’une Afrique des territoires, des réseaux et des solutions locales. Une Afrique qui n’attend plus ses capitales pour avancer.
Dans les cafés (terrasses) de Goma, les jeunes entrepreneurs ne parlent plus de Kinshasa. Ils parlent d’autonomie, d’innovation, de débrouillardise. « Nous avons compris qu’il ne fallait plus attendre Kinshasa pour avancer », confie le commerçant Katembo du marché Biréré. Cette mentalité nouvelle illustre la montée d’une société civile qui agit là où les institutions échouent.
Leçon pour les puissances étrangères
Pour les investisseurs, la leçon est claire : la croissance vient souvent de la base, pas du sommet. Pour les diplomates, c’est un signal : la légitimité ne suffit plus, il faut de l’efficacité.
Pour les stratèges, c’est une alerte : les futurs équilibres se joueront dans les marges.
Des dynamiques similaires apparaissent à Bukavu, Rushuru, Idjwi, Kamanyola ou Lubero. Partout où l’État central se retire, des formes hybrides de gouvernance émergent avec efficacité.
Ce phénomène interpelle les modèles classiques de coopération internationale.
Faut-il continuer à canaliser les aides et les investissements exclusivement par les régimes échouants, alors que les territoires démontrent une résilience supérieure ? Faut-il ignorer les acteurs locaux sous prétexte qu’ils ne rentrent pas dans les cadres diplomatiques traditionnels ?
Pour Washington et les capitales européennes, il est temps d’élargir la focale. De soutenir les infrastructures de résilience, d’intégrer les acteurs locaux, même informels, dans les stratégies de stabilisation. Et d’observer les dynamiques transfrontalières, souvent plus productives que les politiques nationales. L’Afrique de demain ne sera pas seulement celle des États. Elle sera celle des villes, des réseaux et des communautés locales.
Goma en donne un avant-goût
Elle prouve qu’un ordre peut naître sans centralisation, qu’une économie peut fonctionner sans banques officielles, qu’une sécurité peut exister sans armée nationale.
La vie continue, et parfois mieux qu’avant. Ce n’est pas un rêve, mais un signal fort d’un basculement géopolitique et économique dans la région des Grands Lacs. Pour les États-Unis, comprendre et accompagner cette renaissance silencieuse, c’est anticiper les foyers de croissance de demain. Goma n’est pas une exception. C’est un prototype. Et dans un monde en recomposition, les prototypes valent cher.
Briques Lutandilafio
