Le gouvernement Judith Suminwa est menacé de destitution par certains députés de la majorité parlementaire fidèles au président Félix Tshisekedi. Au cours de la plénière du mercredi 16 Octobre 2024, les députés congolais ont voulu se démarquer, se racheter et réhabiliter leur réputation longtemps ternie depuis les dernières élections de décembre 2023. Auprès de l’opinion nationale, les élus n’étaient pas élus mais nommés par la commission électorale. Depuis, leur travail n’attirait aucune attention jusqu’à ce que la plenière de mercredi apporte ses marques.
L’assemblée nationale congolaise compte environ 477 députés de la majorité dont 64 femmes, issues des 44 partis et regroupements politiques ayant atteint le seuil de 1% sur les 500 qui y siègent. Pendant plus de dix heures, la plenière a tablé sur la reddition des comptes 2023 et la loi rectificative du budget 2024. Ils ont globalement décrié une République Démocratique du Congo mal gérée, avec des détournements scandaleux des deniers publics. L’argent du pays est dilapidé, ont-ils fait constater tout en étalant des injustices sociales criantes. Les députés ont stigmatisé des chiffres budgétaires erronés dans les justifications des dépenses de l’Etat, une corruption généralisée, la mauvaise distribution des contrats etc.
Une opposition parlementaire opposée à elle-même ?
A entendre les différentes interventions des députés de la majorité, l’on s’est aperçu que dans leur grande majorité, ils n’approuvent pas les méthodes de gestion du gouvernement. S’exprimant avec hargne dans les quatre langues nationales du pays et en français, la langue officielle, les observateurs se sont demandés pourquoi le parlement ne peut-il pas arrêter l’hémorragie. « Pourquoi ils ne se révoltent pas pour changer le gouvernement et ou le régime », s’est interrogé Maurice Bikassa, un analyste politique de Kinshasa.
Le peuple a besoin de manger

« Que demande le peuple ? » s’est interrogé Vital Kamerhe, le président de l’assemblée nationale congolaise avant de donner ses propres réponses d’économiste en citant un célèbre artiste musicien du pays : « Le peuple a besoin de manger, de l’eau, d’un logis, de l’électricité. Et j’ajoute, le peuple a besoin de sécurité ». Kamerhe a aussi distribué des piques disant que le budget du pays est conçu à Kinshasa et exécuté à Kinshasa, sans tenir compte des provinces.
Selon le député de l’opposition Mwando Nsimba, en 2023, plus de 51 % du budget national a été exécuté en procédure d’urgence dans un désordre total, sans aucun respect ni de la loi, ni des priorités, ni de la chaine des dépenses, ni des plafonds fixés comme dans une république bananière.
Le député Godé Mpoyi, ancien président de l’assemblée provinciale de Kinshasa, a accusé le gouvernement d’avoir justifié qu’il y a eu un excédent dans la trésorerie. Il a affirmé le contraire en donnant l’exemple des enseignants en grève depuis près de deux ans.
Limoger le gouvernement
L’Élu de Kinshasa/Funa, s’adressant aux deux membres du gouvernement concernés par la reddition des comptes 2023 et la loi rectificative du budget 2024, a lâché une comparaison caricaturale de la société congolaise : « Pendant que vous vous lavez vos mains avec du champagne, la population congolaise manque de tout ». Il a également menacé le gouvernement d’une prochaine motion de défiance pour sa destitution; « Si les fonctionnaires ne sont pas rentrés dans leurs droits d’ici la fin de l’année, nous ne seront plus de ce gouvernement » a-t-il martelé.

Pour sa part, le député national Steve Mbikayi a carrément exigé la déchéance des ministres du budget et celui des finances afin que l’Assemblée Nationale soit respectée. Il a dénoncé la corruption, la concussion et les détournements. Pour Mbikayi, certains députés sont complaisants car ils critiquent le gouvernement sans sanctions.
Des fonds consommés à Kinshasa
Certains députés de l’ex province de l’Equateur et du Nord-Kivu dont l’ancien gouverneur de province Carly Kasivita, ont dénoncé le fait que les marchés pour le programme de développement rural sont gagnés par des personnes qui n’ont pas de connaissance ni d’expertise dans le domaine et ne connaissent pas le terrain où vont s’exécuter les projets pour lesquels ils ont gagné les marchés.
Dans plusieurs cas, l’argent alloué en province est consommé dans la capitale congolaise mais repris dans les justificatifs des dépenses des provinces. Certaines rubriques montrent même que l’argent a été envoyé dans les zones de santé des territoires de Rutshuru, Masisi, Sud-Lubero contrôlées par l’Alliance Fleuve Congo (AFC). C’est un vrai paradoxe, l’affirme un député : « le mwami de rutshuru est vice-ministre des affaires coutumières ici à Kinshasa, je ne vois pas comment il a eu l’argent d’une zone de santé pendant qu’il est en fuite ».
Un parlement qui cherche à sauver sa face
L’Assemblée Nationale a presque parlé d’une seule voix. Tous les groupes parlementaires, tous les députés ont été unanimes que le budget de l’état est mal géré, mal présenté et que les finances de la république sont mal distribuées. Quant aux ministres concernés, ils n’ont pas eu peur malgré les colères et menaces des députés. Leurs réponses sont restées routinières avec des formulations correctives lacunaires. Leurs appels au patriotisme dee citoyens ont été mis en cause en raison de leur comportement d’autosatisfaction. La politique en RDC c’est une question de regroupements et plateformes. Etant d’une même famille politique de la majorité, les observations aussi spectaculaires soient-elles, se résolvent dans des commissions et des missions d’enquêtes bien monnayées.
Entre les prises des paroles sincères, spectaculaires pour plaire aux électeurs qui regardent les débats à la télévision et la réalité, il y a un énorme pas à franchir. La république saigne et le peuple pétrifié manque toujours ce courage de révolte et de refus du mal faute de vrais leaders.
Jean Leroux NTITA
