
La crise dans l’Est de la RDC n’est plus seulement une question d’armes. Elle s’étend désormais aux institutions publiques et menace directement l’avenir de toute une génération. Au lieu de privilégier la voie de la paix, le gouvernement de Kinshasa a choisi de sanctionner les institutions d’enseignement supérieur et universitaire fonctionnant sous administration de l’AFC-M23, oubliant que l’éducation nationale devrait rester en dehors des champs de bataille politique.
À travers son Ministère de l’Enseignement Supérieur, Universitaire, Recherche Scientifique et Innovation (ESU), le gouvernement congolais a annoncé ce 20 août 2026, la suspension de toutes les institutions et universités opérant sous l’administration de l’AFC-M23 au Nord-Kivu et au Sud-Kivu.
Une décision vivement contestée par l’AFC-M23

Cette suspension est très contestée. Dans un message publié sur son compte X devenu vital ce mercredi 26 août, Bertrand Bisimwa, Coordonnateur adjoint de l’AFC-M23, a dénoncé la mesure:
« Face à la tentative d’exploitation et d’instrumentalisation politique de ce secteur par le régime de Kinshasa pour en faire une arme de guerre, cela traduit l’état d’incertitude psychologique et de manque de responsabilité qui affecte actuellement le régime de Kinshasa. Par anticipation, notre Mouvement avait déjà suffisamment pensé et apprêté un mécanisme de substitution susceptible de contrer toute décision du régime de Kinshasa qui irait dans le sens contraire aux intérêts des étudiants et du personnel académique. »
Par ce message, l’AFC-M23 affirme ainsi que la continuité académique est assurée
Goma et Bukavu: la réaction des étudiants

Sur le terrain, la mesure suscite une vague de réactions parmi les étudiants et finalistes de Goma et Bukavu. Certains étudiants rencontrés par notre rédaction affirment que, cette suspension est un « non-événement ».
« Nous sommes à notre deuxième année académique sans le gouvernement congolais, nous poursuivons paisiblement nos études et nous ne pouvons jamais accepter cette suspension », explique Ramazani Makelele Jean René, étudiant en Bac 2 Médecine à l’Université de Goma. Avant d’ajouter: « D’ailleurs les universités sont apolitiques. Pourquoi Kinshasa, au lieu de résoudre la guerre, veut-il sacrifier l’avenir de la jeunesse ? »
Même son de cloche chez Stéphanie Mugisha, étudiante en Master 2 Ir à l’UOB: « Les enfants des ministres et députés n’étudient pas au Congo, tous sont ailleurs. C’est normal que Kinshasa sacrifie les étudiants de l’Est. Mais nous, nous n’allons pas sécher les cours. »
Vers une balkanisation de l’enseignement ?

En suspendant les institutions de Goma et Bukavu, Kinshasa ne fait que durcir une crise déjà explosive. Cette décision intervient après la radiation de la paie du MINESU de 48 professeurs, assistants et membres du personnel académique du Nord et du Sud-Kivu, pour avoir accepté des nominations faites par l’AFC-M23 à la tête des universités publiques.
Cette double sanction démontre, selon de nombreux analystes, une mauvaise volonté du gouvernement central à l’égard du corps académique resté dans l’Est pour assurer la continuité de l’éducation. Elle ouvre la voie à une rupture totale du système éducatif national.
Kinshasa mesure-t-il les conséquences ?
Au-delà de l’affrontement politique entre Kinshasa et l’AFC-M23, ce sont près de 50 000 étudiants qui se retrouvent en incertitude. Sacrifier leur cursus, invalider leurs diplômes et compromettre leur avenir pour des intérêts politiques pose une question morale et stratégique majeure.
Si l’objectif est d’isoler l’AFC-M23, la méthode risque d’être contre-productive: elle pousse les zones de l’Est à créer leur propre système d’accréditation, d’équivalence et de délivrance de diplômes, accélérant de facto la balkanisation que Kinshasa dit vouloir éviter.
Entre sanctions politiques et droit à l’éducation, le gouvernement est désormais face à un dilemme: punir une administration rebelle ou protéger l’avenir de sa jeunesse. Pour l’instant, les étudiants de l’Est ont tranché: ils resteront dans les auditoires.
Jean Placide Assumani
