
L’image est saisissante. Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo, foulant le sol d’un territoire échappant au contrôle effectif de Kinshasa. Une telle apparition, venant d’un acteur majeur de la vie politique congolaise, suscite émoi, interrogations et spéculations. Est-ce une première dans l’histoire mouvementée de la RDC ? Pas tout à fait.
Un retour en arrière s’impose. Juin 2002, le pays est en lambeaux, ravagé par une guerre qui a fracturé son territoire en plusieurs entités antagonistes. D’un côté, Kinshasa et ses alliés ; de l’autre, une mosaïque de groupes rebelles contrôlant l’est et une large portion du nord-ouest.
C’est dans ce contexte chaotique qu’Étienne Tshisekedi, figure tutélaire de l’opposition et président de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), prend une décision audacieuse : se rendre à Kisangani, alors bastion du RCD-Goma, en plein cœur de la zone rebelle.
Ce déplacement n’était pas anodin. Tshisekedi venait tout juste de sceller une alliance inattendue avec le RCD-Goma, donnant naissance à l’ASD (Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue), une structure conçue pour contrer l’« Accord des Cascades », signé entre Kinshasa et le MLC de Jean-Pierre Bemba. En franchissant les lignes de front, Tshisekedi ne se contentait pas de braver les divisions physiques du pays ; il défiait symboliquement l’autorité de la capitale, s’imposant comme un acteur incontournable du dialogue politique.
Sa visite avait alors secoué la sphère politique congolaise, suscitant critiques virulentes et espoirs mesurés. Elle s’inscrivait dans une époque où les cartes politiques étaient redessinées à la hâte, souvent à la pointe du fusil. Le pays, morcelé, ne retrouvera son unité administrative qu’en juin-juillet 2003, au prix de difficiles négociations et sous la pression de la communauté internationale.
Aujourd’hui, plus de deux décennies plus tard, le geste de Kabila rappelle celui de Tshisekedi. Mais les symboles restent puissants. Lorsqu’une figure d’envergure nationale pénètre dans une zone en rupture avec Kinshasa, le message va au-delà de la simple présence physique : c’est un acte politique fort, une prise de position silencieuse mais lourde de signification. Et l’histoire, une fois de plus, semble bégayer.
